Les Jours ont leurs obsessions

Il ne s’agit ni d’un disque, ni d’un film, ni même d’un livre, il s’agit d’un journal digital, Les Jours.

Né il y a quelques mois autour d’une équipe de journalistes, principalement des anciens de Libé. Il vit le jour (facile…) en février 2016 (pour les lecteurs ce fut quelques mois plus tard). Jusque là rien de bien extraordinaire me direz-vous, des journaux sur le web, il en sort tous les jours et il en meurt tout autant, voir plus. Fort de cet à priori, j’avoue ne pas avoir suivi ses premiers pas, et il fallut une offre d’essai pour que je me décide à prêter attention à ce nouveau venu dans la presse.

Rapidement il a piqué ma curiosité. La posture adoptée, si j’ai bien compris et pour faire court, serait : « la vie est un roman » et chaque information, enquête ou portrait est un chapitre de ce roman, enfin, ça c’est moi qui le dit, à ma façon. Aux Jours, ils préfèrent parler d’Obsessions en séries, des sujets que la rédaction a choisi et qu’ils ne lâchent pas. Pendant ce temps, le reste de la presse, avide de scoops et d’événements tragiques est déjà parti survoler d’autres sujets. Les journalistes des Jours, eux continuent à tricoter et à fouiller leur sujet, les personnages, les lieux, les faits, les paroles… ils tissent le roman de la vie, contrairement aux grands médias qui traitent l’actualité sur le principe d’accumulation et passent d’un sujet à l’autre, avec un seul objectif, privilégier le caractère sensationnel et déclaratif .
Les Jours, s’attardent, restent sur « les lieux du crime », interrogent les « témoins », ceux que la fureur médiatique a ignoré et qui pourtant ont mille choses passionnantes à raconter. Et c’est là où ça devient intéressant, Les Jours réinventent le temps de la narration, sans verser dans la fiction, on est toujours dans le registre de l’information avec même parfois une précision d’horloger (lire par exemple Le Grêlé, affaire non classée). On réapprend à lire, on se plonge dans les articles, dans des épisodes d’une saga sans fin, à la manière dont, j’imagine, on devait aborder les articles de Balzac ou Zola dans la presse du XIXe siècle, avec évidemment ici tous les outils du digital. Plongez-vous dans « Les revenants » une série de portraits entre horreur, consternation, pitié et empathie. Peu d’articles sur le retours de Syrie d’apprentis terroristes m’ont autant intéressé, bien plus que ces éternelles analyses de spécialistes de la question ou autres politiques tonitruants.

Chaque article est contextualisé par l’apport de différents médias, vidéo, audio, éclairages, définitions, personnages, documents annexes qui, au fil de la lecture enrichissent l’article. Le côté malin de ces petits outils c’est leur apparition tout au long de la lecture sur le côté droit (sauf dans la version smartphone… je préfère prévenir), l’avantage, ils ne perturbent pas la lecture de l’article.

Pour ceux qui sont sensibles comme moi à la maquette, la mise en page a pris le parti de la sobriété, aérée et plutôt élégante. Le choix de la typographie s’avère judicieux, moderne, d’une lecture facile y compris sur smartphone ou tablette (essayez de lire un article de Médiapart, vous verrez ce que je veux dire…).

Et l’iconographie?

Le parent anonyme, le rôle ingrat dont on parle rarement alors qu’il est omniprésent dans les médias. La photographie est devenue un bien consommable éphémère, mille fois repris privilégiant le voyeurisme et le sensationnel. Dans Les Jours, l’iconographie reprend sa place, elle illustre, évoque, apporte un éclairage particulier, elle souligne un détail. Bref l’iconographie retrouve son rôle. Ce n’est plus ce flot d’images sans commentaires (Merci EuroNews précurseur en la matière) jetées en pâture aux lecteurs avides de photos en boucle reprises et détournées sur les réseaux sociaux.
Dans Les Jours on reprend goût à l’image, l’iconographie soignée, le plaisir de l’illustration.

Vous l’avez compris, j’apprécie ce nouvel acteur de la presse digital.  Avec son rythme différent, sa partition maline et sa petite musique attachante Les Jours méritent qu’on leur prête attention. En ces périodes de bruits et de fureurs, ce n’est pas si mal.

lesjours.fr

Les start-up c’est presque sympa

Je vous avais dit que je vous parlerais de mon expérience de collaboration avec une start-up

Par un hasard heureux, je suis entré en contact avec l’une d’elle qui me proposait de travailler sur une idées qu’elle venait de lancer. Le projet me plaisait, il s’agissait d’un baromètre politique avec une approche ludique. Je devais l’alimenter quotidiennement en informations et les balancer aux internautes qui les notaient de manière décalée.

Nous étions donc convenu avec mon interlocuteur que cela me prendrait une heure par jour : trouver l’info, la sélectionner, l’illustrer et la mettre en ligne. On était plus près des une heure trente, mais bon, le projet me plaisait. Après une négociation âpre par mails et skype, nous sommes enfin tombés d’accord. Je vous l’ai déjà signalé, cette nouvelle génération préfère pianoter sur son smartphone plutôt que se servir de sa fonction première : passer des appels. On se met d’accord sur la base de sept jours sur sept au tarif horaire de mon fils de quinze ans quand il fait du babysitting, encore que lui, il n’a pas de charges… contrairement à moi dont la moitié part en cotisations. Je le répète, le projet me plaisait.

L’aventure devait déboucher sur la création d’une application mobile, cela avait fini de me persuader de l’intérêt de l’aventure avec cette start-up. Un vieux exploité par des jeunes, le client avait l’âge de ma fille ainée, la situation ne manquait pas de piquant. Ah oui, j’avais oublié, les « contrats » étaient sur des périodes de une ou deux semaines renouvelables, à la manière anglo-saxonne, rien n’est jamais gagné, faudrait pas que je me crois arrivé. Je ne vais pas me plaindre, j’en suis maintenant à trois mois de collaboration complète.

Au bout d’un mois et demi, je décide d’aborder le sujet qui fâche et je demande si je peux envoyer ma première facture, un total modeste qui ne me permettrait même pas d’acheter un iPhone SE avec engagement de deux ans… Accord de mon interlocuteur par un bref ok laconique. Ne voyant pas de versement au bout d’un mois, je pensais que les start-up c’était rapide… à l’inverse des grands groupes qui payent à 60 jours fin de mois dans le meilleur des cas. Je prends donc contact par Skype avec mon client et lui demande s’il peut activer le règlement de la facture. Le type faussement désolé m’explique que la start-up appartient maintenant à un grand groupe de presse international et que les paiements sont assez longs.

Aujourd’hui, l’application est lancée, je l’alimente chaque jour en photos et en textes. Sur le plan du travail, je m’amuse bien, j’adore lire la presse, la politique m’intéresse, le travail de veille et de sélection est maintenant bien rodé. Chaque matin, samedi et dimanche compris, je mets l’application à jour en postant de nouveaux contenus pour que les gens votent.

Non seulement, je suis payé au lance-pierres, mais en plus je contribue à la trésorerie d’une multinationale! Une fois de plus, j’ai l’impression de « payer » pour faire un travail qui m’intéresse, c’est aussi ça l’économie des crevards.

Il parait que c’est un peu tabou de parler fric à chaque fois. Cette vie reculée, que j’ai choisie au fin fond de la campagne provençale, me transforme petit à petit en vieux paysan qui compte ses maigres sous… Promis la prochaine fois je vous parle d’autre chose.

Ibrahim Maalouf 10 ans de live!

Le dernier disque d’Ibrahim Maalouf n’est pas vraiment un nouvel album puisqu’il s’agit d’un live, regroupant 10 ans de ses meilleurs titres en public. Autant ne pas bouder son plaisir, c’est en concert que toute la fougue communicative de ce musicien s’exprime le mieux.

Ibrahim Maalouf arrive à faire danser et à rendre accessible le jazz au plus grand nombre, sans en renier le style et le rythme. On a le droit à des moments époustouflants notamment avec Qabu un morceau qui débute sur une mélodie orientale et vous entraine dans un truc énorme, une sorte de marche qui frôle le folklore irlandais en passant par des harmonies classiques, pour finir par des accents heavy metal, balayant tout sur son passage dans un enthousiasme communicatif. Le reste des morceaux est sans faille, on y croise Juliette Greco sur une reprise de la Javanaise toute en retenue. On appréciera une superbe version de Will Soon Be a Woman reprise en chœur par le public du club Babylone d’Istanbul et des incursions dans un répertoire classique avec le Concert Etude de Gœticke enregistré au festival de Jazz à Vienne en 2013.

A défaut d’être aller voir ce musicien en live, vous pourrez découvrir un aperçu de l’énergie qu’il déploie tout au long des morceaux. De quoi vous donner envie de vous précipiter la prochaine fois qu’il passera près de chez vous, ce qui est déjà un argument positif.

En attendant, je conseille vivement cet album magnifique aux amateurs de jazz et de live débridés.

A retrouver chez tous les bons disquaires et en téléchargement ou streaming sur les plateformes légales.

La notoriété à tout prix, pas à n’importe quel prix

Etre présent sur les réseaux sociaux, j’ai bien été obligé. Je ne peux pas conseiller mes clients, eh oui, j’en ai quelques-uns, heureusement, sinon je ne serais pas là à vous écrire et j’aurais déjà vendu mon ordinateur.

Donc, disais-je, je ne pourrais pas conseiller mes clients sur les bienfaits de leur présence et leur communication sur les réseaux sociaux, si je n’y étais pas moi-même. Alors, pour ne pas faire les choses à moitié, j’ai ouvert deux comptes sur Facebook, deux comptes Twitter, un compte Instagram, un compte Linkedin et un Tumblr, et aussi un compte Google+ mais lui, honnêtement, je ne sais pas à quoi il sert vraiment.

Les autres, j’ai compris : Facebook, c’est bien pour les anniversaires parce que plein d’amis ne vous oublient pas et vous le souhaitent. Ça adoucit le fait que mes enfants, eux, oublient parfois. Twitter, j’aime bien, je suis « copain » avec Nadine Morano, Christian Estrosi, Jean-Luc Mélenchon, Manuel Valls, François Fillon et bien d’autres comme Christine Boutin. Elle, j’aime bien ses tweets, ils me rappellent Le Jour du Seigneur quand j’étais enfant. Jean-Luc, il voudrait bien que je vende son programme sur le marché de Carnoules, mais j’ai pas osé lui dire que le marché de mon village, c’était pas terrible. Il n’y a que deux étals, les commerçants sont plus nombreux que les clients, eux, ils sont tous fourrés à l’Intermarché à 5 km. Alors, je veux bien tracter pour lui, mais ça ne va pas être terrible. J’ai essayé d’être copain avec Marine, mais elle se méfie, probablement a-t-elle remarqué que je suis dans le Var, alors forcément, je dois être un espion à la solde de sa nièce Marion. Il y a bien François Fillon qui m’a conseillé d’acheter son dernier livre pour faire des cadeaux à Noël, super idée. Vous l’avez compris, si je suis copain avec tous ces gens formidables, c’est pour mon travail, celui pour une start-up dont je vous parlerai dans un futur billet.

Linkedin, c’est pas mal, mais c’est hyper-sérieux…le premier qui rigole sort de la pièce. On dirait que chacun se sent obligé de liker uniquement des choses chiantes et en anglais si possible. Là aussi, c’est pour mon travail, je fais de la veille pour mes clients.

Reste Instagram, c’est là où je voulais en venir. C’est mon plus vieux compte, 6 ans que j’y suis. Je suis monté jusqu’à 2200 followers… aujourd’hui j’en ai 1650, oui je sais, je perds des followers alors que le but est d’en gagner… j’ai dû rater une étape.

La chasse aux followers est ouverte

Un soir, un jeune parisien trentenaire connecté , un membre de la famille que nous adorons, est venu nous rendre visite pour quelques semaines sur la colline. Il me dit qu’il va se créer un nouveau compte Instagram. Je l’encourage, d’autant que le garçon est doué en photo et qu’il s’apprête à partir à travers l’Europe dans son van aménagé. L’idée est bonne, et c’est la promesse de belles galeries photos que nous allons pouvoir suivre durant tout son périple. Il a juste un problème, il veut des tas de followers, tout de suite, et plein de likes. Je ne suis pas bien placé pour lui donner des conseils, je peux éventuellement lui passer des tuyaux pour en perdre mais certainement pas pour en gagner. Le garçon hyper connecté, féru de tout ça, me dit qu’il va s’abonner à un service qui va liker pour lui et que ça va « booster » ses followers. Intrigué, je lui demande quelques explications sur le sujet. Facile, c’est un programme qui like plein plein de photos, au hasard, et forcément ça va générer des followers trop contents d’avoir un nouvel adepte de leurs photos de bouffe ou de pieds. Les malheureux ne se doutent pas qu’ils ont été dupés. Mais c’est quoi l’intérêt? S’il y a bien un truc sympa sur Instagram, c’est de regarder de chouettes photos, de choisir les galeries et les sujets qu’on apprécie. Pourquoi laisserais-je un programme liker pour moi?
Je sais, je n’ai rien compris… le but, c’est d’avoir « un max de followers ». Moi, je suis mal barré, j’ai tout faux, je dépasse à peine les quarante likes par photo… et les followers j’en perds toutes les semaines.

Et puis, un soir, je tombe sur un épisode de cette excellente série anglaise Black Mirror, l’épisode 1 de la saison 3 (Netflix). Le pitch est simple : un monde régit par les likes. Chaque individu gagne en influence et en reconnaissance grâce à sa capacité à récolter des likes tout au long de ses rencontres et de ses interactions avec les autres, tout cela lui apporte la réussite et lui fait gravir différents niveaux d’intégration dans la société… et là, tout s’éclaire. Mon trentenaire instagrameur suit une logique similaire. Il est inscrit depuis deux heures sur Instagram et cherche déjà à gagner la reconnaissance du plus grand nombre, parce que c’est trop bien d’être suivi par des tas de fans de vos photos qui likent chacune de vos images. C’est bon pour la notoriété ! Et puis là, je fais le lien avec un article que je lis sur la victoire de Trump, sur les millions de clicks à chaque connerie ou mensonge qu’il débite chaque jour… et puis, tout à coup, j’entends parler de « fermes à click », on y produit du click sous payé que l’on revend à des organisations politiques, des grandes marques, ou des causes pas toujours bonnes… et là, je me dis que finalement ça n’est pas si mal que je perde autant de followers chaque semaine sur mon compte Instagram.

 

Entre passion et besoin de partager, l’économie des crevards a trouvé sa source

Je continue mon petit tour de l’économie des crevards dont une des origines est issue de l’économie digitale. Elle fait appel aux mêmes ressorts : passion, enthousiasme, envie de partager…. 

Tout commence simplement. Ce jour-là, j’achète de la musique sur iTunes, oui, j’achète plutôt que télécharger gratuitement et mon abonnement à un service de streaming est payant également; parce qu’on ne peut pas s’insurger contre l’économie des crevards et faire la même chose avec des artistes qui ont eu aussi besoin de bouffer. Donc, je reviens à mon achat. L’album est une excellente surprise et suscite chez moi un enthousiasme certain que je désire partager immédiatement, me voilà donc à évaluer mon niveau de satisfaction par un système d’étoiles et le clamer à la face du monde, qui au fond doit s’en foutre totalement… Mais pas autant que ça, un disque qui cumule les cinq étoiles aura plus de chance d’attirer mon intérêt que ceux qui n’en totalisent qu’une ou deux. Alors, je mets mes cinq étoiles et là, iTunes me propose de déposer un avis.

Mon enthousiasme n’a pas faibli et je décide de perdre quelques précieuses minutes à rédiger un avis que j’espère pertinent, intéressant et communicatif. Je me sens pousser des ailes de critique de disque, forcément positif. Et là, doucement, j’ai mis le doigt dans l’engrenage. Je vérifie que mon avis a bien été enregistré, qu’il figure en bonne place et qu’il est jugé pertinent par les utilisateurs d’iTunes. Eh oui, l’apprenti juge que je suis est lui même jugé… La compétition est partout. Je suis devenu un gentil contributeur bénévole sur iTunes et par la même occasion, je me retrouve à travailler (un petit peu) gracieusement pour de grandes maisons de disques. Vous voyez où je veux en venir?

On appelle ça l’expérience consommateur 

Retour à mes expériences, j’achète sur Amazon (c’est à l’époque bénie où je ne faisais pas encore partie de l’économie des crevards), une enceinte mobile pour écouter ma musique achetée légalement. Le produit arrive et correspond parfaitement à mes attentes. Vingt-quatre heures plus tard, Amazon m’envoie un mail pour me demander si je suis satisfait. Bien sûr que je le suis! Je note donc le produit, les sacro-saintes petites étoiles… Et puis là aussi, on me demande si je ne voudrais pas laisser un avis. Bon prince, je m’exécute. Je rédige un avis, que je veux pertinent et utile. Quelque temps plus tard, je reçois un mail d’Amazon qui me demande si je veux répondre à la question de ce client potentiel qui hésite sur le choix de cette enceinte… Je me plie donc à cet exercice et réponds du mieux possible à la question. Une semaine plus tard, nouveau mail, nouvelle question d’un nouvel acheteur potentiel… Je fournis l’explication attendue. Et ce petit jeu continue ainsi pendant trois autres mails… Jusqu’à ce que j’en reçoive un, cette fois-ci, de la marque de l’enceinte qui me demande si j’aurais l’obligeance de déposer directement un avis sur son propre site.

Je ne sais combien de temps j’ai consacré à promouvoir ce produit, mais ce que je sais, c’est que tout cela ressemble fortement à du travail et que ça n’est pas rémunéré. Une fois de plus, on a fait appel à mon enthousiasme et mon désir de partager. Peut-être devrais-je m’inscrire dans une « ferme à click », au moins, je serais payé… très mal, j’en conviens. Tiens, parlons-en des like, ce sera mon prochain sujet.

Le jour où j’ai croisé l’économie des crevards

Je vous avais quitté, il y a quelques temps, sur ma dure condition d’écrivain en devenir. Je vous retrouve dans ma nouvelle condition du « retour du pro de la com », pas tellement facile non plus.

Soyons clairs, l’écrivain en devenir n’a pas reçu beaucoup d’échos… Le bon sens, ou la catastrophe annoncée m’ont obligé à revoir ma copie et ma reconversion. La leçon à retenir : on ne devient pas écrivain comme ça, du jour au lendemain. Personne ne vous attend et encore moins les éditeurs. Aucune rancoeur, juste un constat. 

Alors je me suis remis au travail, le seul que je sais à peu près faire, proposer mes services de professionnel de la communication. Je me suis rappelé au bon souvenir de quelques clients potentiels, ai fait mon site (merci à Franco pour son aide précieuse) et réactivé mon réseau. Que du classique me direz-vous. 

Ce qui est nouveau et ce que j’avais envie de partager avec vous, c’est le changement, imperceptible au premier coup d’oeil, du petit monde des freelances de la communication. J’avais lâché un monde de clients exigeants qui en voulaient toujours plus pour beaucoup moins. « C’est la crise, les temps sont durs, alors tu comprends… » refrain connu, mais bon, avec un peu de bonne volonté, un peu de souplesse commerciale, on s’en sortait. Je m’en sortais. La crise était passée par là, mais elle n’expliquait pas tout. On restait sur un principe classique, un client, un fournisseur et chacun défend ses intérêts dans l’intérêt commun. 

Mon penchant pour les sujets engagés et sociaux m’a fait aller vers les problématiques sociales et sociétales dans l’univers merveilleux des relations humaines professionnelles. L’engagement ça me connait, mes thèmes de prédilection tournent autour de la parité homme femme, du handicap, de la diversité, de la responsabilité sociale des entreprises et je viens de me plonger à corps perdu dans celui du bien-être et la qualité de vie au travail. Les mécanismes du burn out, du management toxique n’ont plus de secret pour moi. Ça tombe rudement bien, ça m’intéresse. Et puis, sans crier gare, c’est là où je voulais en venir, je suis tombé dans ce que j’appelle l’économie des crevards.

Qu’est-ce que l’économie des crevards

Ce n’est pas très nouveau, cela s’appuie sur la bonne vieille recette de l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais de façon très pernicieuse, car totalement consentante. Ça commence doucement, par le bon côté de la chose. Votre esprit d’engagement, votre passion pour les causes sociétales, votre vision utopique des grandes mutations, un optimisme sans faille, et enfin, pour couronner le tout une plume prolixe et le sens de la communication. Donc, rien de plus logique que de se tourner vers tous ces nouveaux acteurs de la pensée, Cercle de… Fabrique à… Observatoire des… et Think Tank de la… Des noms évocateurs d’engagement, de combats justes et d’intelligence collective au service de la bonne cause. Nous ne sommes pas loin de « à plusieurs on est plus fort » et « unissons nos talents »… 

Alors, on s’approche, ça fleure bon la belle aventure, l’espoir renait : gagner sa vie en étant utile et en accord avec ses idées. Les premiers contacts sont bons, l’enthousiasme est communicatif, l’avenir s’annonce radieux. Puis, après quelques échanges de mails au tutoiement de rigueur, arrive la question qui vous brule le clavier (à défaut des lèvres…eh oui, dans l’économie des crevards on utilise peu le téléphone, mais surtout Skype et les mails… on est moderne et peu joignable) « tu paies combien pour tout ça, la mise à jour du site, les 4 articles mensuels et la veille quotidienne d’informations? ». S’en suit un silence de mails et de skype de plusieurs heures voire de jours. Enfin la réponse tombe, vous imaginez qu’il a fallu un peu de temps à votre interlocuteur pour vous débloquer le budget, car vous êtes dans la vieille économie : toute peine mérite salaire. Et là, vous ouvrez le mail, on y parle de passion, de juste cause, d’engagement, de plaisir, de réseau, de fierté, d’aventure sociale… mais pas d’argent! Peur de ne pas avoir été assez clair, vous réitérez votre question sur le tarif. La seconde réponse lunaire arrive, on y parle de bénévolat, de contributeur désintéressé, de membre amical, d’ambassadeur, d’esprit associatif, de solidarité, de « pour le moment, on se consacre aux enjeux, l’argent viendra après », le plaisir d’échanger… et là je ne réponds plus.

Putain! Comment je bouffe? Tu crois que ma quittance d’électricité, elle est bénévole? Tu crois que le plein de ma bagnole, c’est de l’entreprenariat solidaire? Dis moi, Cercle de… Fabrique à… Observatoire des… et Think Tank de la… tu les vends tes études! Rappelle-moi, toute cette matière gratuite, tu en fais tes sujets de conférences et de tes tables rondes payantes. 

Voilà en résumé ce que c’est que l’économie des crevards. Des gens talentueux, passionnés (je ne parle pas spécialement de moi…) diplômés, à la tête bien faite, qui bossent gratuitement en y mettant tout leur coeur et leurs convictions pour des organisations aux financements obscurs qui exploitent leur intelligence et leur enthousiasme en leur faisant miroiter une reconnaissance hypothétique. Sans doute ai-je manqué une étape, une mutation m’a échappé ou mon estomac est devenu trop exigeant ne pouvant se satisfaire uniquement d’amour et d’eau fraiche. 

Le polar rural, comme si vous y étiez

Je me penche en ce moment sur le phénomène du polar rural, genre très tendance.

J’en lis deux en même temps :  Rural Noir de Benoit Minville et Jusqu’à ce que la mort nous unisse de Karine Giebel. Deux bons romans au demeurant. Probablement que mon mode de vie a dû avoir une incidence sur mes choix de lecture. N’est-il pas courant d’encenser les polars qui choisissent pour cadre l’Amérique profonde? Stephen King en a fait son fond de commerce préféré, je ne vois pas pourquoi nos campagnes ne seraient pas propices elles aussi à de magnifiques ambiances.

Il y a matière à de belles intrigues, j’observe, j’écoute, je sens. Je fais l’ex-parisien, mais reconnaissons que les activités locales sont assez réduites. Pas trop de lieux branchés, d’expositions en avant-première, de boutiques improbables et d’épiceries bio. Quand un village arrive à garder son bar tabac, c’est une chance, le reste est inexorablement aspiré par les grandes zones commerciales aux abords des agglomérations. Alors que reste-t-il?  C’est là que la matière à polar prend toute son inspiration.

Un droit de servitude peut ainsi devenir un enjeu mortel, une battue aux sangliers, un moment de tension impalpable. La dénonciation rode, toujours prête à surgir au moindre doute sur un permis de construire suspect. La jalousie n’est jamais loin, une piscine qui surgit derrière un brise-vue à la veille des beaux jours, est-elle bien réglementaire? Un puit détourné ou un cours d’eau devenant canal d’irrigation pour un fermier indélicat qui a oublié de demander l’autorisation peut ainsi devenir un sujet de rancoeur impitoyable. L’ennui est récurant, espionner ses voisins devient l’attrait principal. Etre à l’affût des histoires de familles, des malheurs des uns, du bonheur forcément un peu irritant des autres nourrit les conversations et les hypothèses. Le tout dans un décor souvent superbe, un joli paysage provençal, une région boisée, une étendue sauvage ou bien une belle campagne avec champs à perte de vue, sans parler des parcs naturels. L’unique café du village regorge de murmures et de non-dits, le quatre-quatre avec les chiens de chasse n’est pas loin. A l’horizon, les chevaux dans leurs prés attisent les regards, comme ces moutons qui paissent entre les vignes. Le loup et ses légendes sont forcément de la partie, un coup de fusil part vite. Eh oui, car ici, tout le monde ou presque, est armé, le sang est chaud, les regards mauvais. Pas besoin d’être boulevard de Barbès pour croiser des mines patibulaires. La banlieue fait peur avec sa fureur, tandis que la campagne se cache derrière ses silences inquiétants.

Je me dis qu’il y a matière à imaginer un bon thriller, rien qu’au bas de la colline où j’habite. Paysage idyllique, l’odeur du thym sauvage, les merles qui se répondent au coucher du soleil, la cloche du village… et puis ce cabanon abandonné, cette caravane qui n’était pas là hier… Et la presse locale qui regorge de petits meurtres, d’accidents mystérieux, d’animaux égorgés, de règlements de compte familiaux ou entre voisins. Je vous le dis, inutile d’aller loin, le thriller rural est à deux pas de chez nous.

La fille du train de Paula Hawkins

L’idée aussi est de partager mes coups de cœur, en effet écrire, c’est aussi beaucoup lire.

Au rythme de deux livres par semaine, il m’arrive d’avoir des moments d’enthousiasme et parfois de véritables déceptions, mais dans tous les cas je n’oublie pas que derrière chaque livre, il y a un auteur et pas mal de travail. Ce qui explique pourquoi vous retrouverez uniquement des coups de coeur et pas de coups de gueule réels.

Mon premier coup de coeur est pour un thriller psychologique : La fille du train de Paula Hawkins. Pas mal de gens en ont déjà parlé, mais si je souhaite aujourd’hui vous le conseiller, c’est qu’il dénote dans la production littéraire actuelle.

Je vous en livre un résumé rapide.

Depuis la banlieue où elle habite, Rachel prend le train deux fois par jour pour aller à Londres. Le 8 h 04 le matin, le 17 h 56 l’après-midi. Chaque jour, elle est assise à la même place et chaque jour, elle observe, lors d’un arrêt, une jolie maison en contrebas de la voie ferrée. Cette maison, elle la connaît par cœur, elle a même donné un nom à ses occupants qu’elle voit derrière la vitre. Pour elle, ils sont Jason et Jess. Un couple qu’elle imagine parfait, heureux comme Rachel a pu l’être par le passé avec son mari, avant qu’il ne la trompe, avant qu’il ne la quitte. Rien d’exceptionnel, non, juste un couple qui s’aime. Jusqu’à ce matin où Rachel voit un autre homme que Jason à la fenêtre. Que se passe-t-il ? Jess tromperait-elle son mari ? Rachel, bouleversée de voir ainsi son couple modèle risquer de se désintégrer comme le sien, décide d’en savoir plus sur Jess et Jason. Quelques jours plus tard, c’est avec stupeur qu’elle découvre la photo de Jess à la une des journaux. La jeune femme, de son vrai nom Megan Hipwell, a mystérieusement disparu…

Le résumé n’est pas des plus parlant, j’en conviens, mais ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Pour moi, la force principale de ce roman réside dans ses personnages. On est loin des héros parfaits, des flics maudits, mais formidablement intelligents et robustes, encore plus loin des femmes jolies comme des coeurs aussi belles qu’intelligentes, autant de personnages qui vivent sans aucun souci matériel, voués corps et âme à leurs enquêtes et prêts à laisser famille et enfants, pour courir aux quatre coins de la planète combattre le mal.

Les personnages de Paula Hawkins sont loin d’être parfaits. Ils sont même horripilants de normalité. Le personnage central, Rachel est faible, agaçante et pleurnicheuse. Tout au long du livre, elle oscille entre sautes d’humeur et culpabilité, elle se laisse aller, et on aimerait la secouer. L’antihéroïne par excellence, à se demander comment elle va pouvoir porter l’histoire sur ses frêles épaules tout au long du roman. Les personnages féminins qu’elle croise ne sont guère mieux, et rien ne vous sera épargné en la matière. Les hommes ne sont guère mieux lotis, même s’ils semblent tous avoir des physiques avantageux, leurs personnalités sont désastreuses, ils sont faibles, menteurs, veules, violents parfois… Bref, cette galerie de personnages, assez réduite, a tout pour vous agacer, et c’est là que la magie de Paula Hawkins opère. On s’attache à ces personnalités, on essaie de les comprendre, de les soutenir. Combien de fois tout au long du livre, je me suis inquiété pour la pauvre Rachel. Non pas comme on s’inquiète du héros en mauvaise posture, prisonnier d’un serial killer sanguinaire, mais comme on s’inquiète pour une cousine ou une voisine que l’on sent un peu à la dérive.

J’ai apprécié cette économie de lieux et de moyens, cet univers banlieusard qui pourrait rebuter, mais auquel on s’attache ; ce soin pour les détails familiers.

Et l’intrigue dans tout ça? Un savant dosage qui monte en puissance au fil des pages, on passe de l’incident presque banal, à l’accident irréversible sans s’en rendre vraiment compte.

On se laisse porter par le rythme de l’histoire, et ce parti pris de découpage par personnage s’avère plutôt malin et très efficace, passant de l’un à l’autre au fil des chapitres, on a bien une petite idée de où cela va nous mener, mais l’auteur laisse suffisamment de doutes et d’ambiguïtés pour que l’on reste scotché jusqu’au dernier chapitre.

Un roman très attachant, qui ne vous laissera certainement pas indifférents.