LES ECRITS


Romans et manuscrits, chapitre après chapitre

Une nouvelle rubrique pour découvrir une autre facette de mon écriture. J’y publierai par épisode mon dernier roman,  n’hésitez pas à laisser des commentaires.

 

 


L’album photos

j’ai débuté l’écriture de ce manuscrit en Mai 2015


Chapitre I

 

Cela faisait plus d’un an que la maison était fermée, exactement depuis son hospitalisation. Juste avant de partir en vacances, nous étions passés le voir avec Valérie, ma femme, et nos deux enfants, Adrien et Julia. Une visite de courtoisie, rapide, efficace et polie ; hygiénique, aurait dit mon frère. Il y avait bien longtemps que je n’avais plus que ça à lui offrir.

La chaleur étouffante de ce mois de juillet devait être en partie la cause de ses difficultés respiratoires. Son souffle saccadé et sifflant, trahissait sa mauvaise condition physique. A chaque pas hésitant, le vieillard épuisé grimaçait de douleur. Lui, l’homme raffiné et élancé, le chef d’entreprise respecté, ça devait lui en coûter de se montrer, si diminué. Valerie voulut l’aider à s’assoir, il la repoussa d’un air agacé, puisant dans ses faibles forces pour défendre le peu d’autonomie qui lui restait. Le voir ainsi, son grand corps maigre et vouté, n’engendra pas chez moi la moindre compassion, tout au plus le désir immuable de le fuir, lui avec qui je n’avais toujours pas réussi à faire la paix. Quarante ans que je lui en voulais, quarante ans que j’attendais qu’il fasse le premier pas, qu’il s’excuse.

Je tirai Valerie par le bras et l’entraînai hors de la pièce, tandis que mon père reprenait, petit à petit, sa respiration.

-Nous ne pouvons pas le laisser comme ça, Olivier! Il ne va vraiment pas bien, il doit absolument voir un médecin.

Valérie avait raison, je reculais cette décision depuis plusieurs mois. Au fil de nos visites, je vis son état empirer ; sa peau devenue transparente et cireuse, ses cheveux plaqués sur son crâne osseux, lui donnaient un air cadavérique. Il ne voulait pas perdre la face et s’efforçait de me rassurer, me renvoyant d’autant plus à ce sentiment insupportable d’impuissance coupable.

-Ne t’inquiète pas, le médecin passe toutes les semaines. Lui, au moins, il vient me voir, s’était-il senti obligé d’ajouter, d’un ton aigre.

Je n’avais retenu que le début de sa phrase, ça m’arrangeait bien. J’étais mal à l’aise devant lui, je fuyais son déclin, de plus en plus inéluctable, et refusais d’admettre qu’il devenait impotent. Valérie attribuait la cause de mon déni à l’attachement profond pour mon père que je refusais de reconnaitre. Je me sentais surtout très lâche et la déchéance physique m’effrayait.
Pour l’instant, je ne pensais qu’aux vacances. Nous allions partir trois semaines en Italie, pourtant, ma mauvaise conscience me dictait d’agir. Le laisser ainsi, gâcherait notre séjour, je savais trop bien que la culpabilité me tarauderait comme toujours. Mon père allait nous pourrir nos vacances, comme il avait pourri la vie de ma mère et indirectement, celle de mon frère et la mienne. Valérie tomba sur le répondeur du docteur Marin absent jusqu’à la fin juillet : les patients devaient s’adresser directement aux urgences. Ce fut à ce moment là que, me connaissant, j’aurais renoncé et serais parti, mais pas ma femme. Elle insista et appela SOS médecins : quelqu’un serait sur place dans une petite heure. Une longue attente commença. Les enfants étaient sortis jouer dans le jardin, et nous nous retrouvâmes face à mon père somnolent. Ses cheveux blancs clairsemés et en bataille, tombaient sur son visage émacié, un filet de bave coulait au coin de sa bouche, ses doigts aux ongles trop longs s’agrippaient, tels des serres tremblantes, aux bras du fauteuil. Ce spectacle pitoyable me dégoûtait, Valérie se leva, l’essuya avec douceur et tenta de le recoiffer, le vieux ne bougeait pas.

Le toubib arriva enfin, une heure et demi plus tard. J’eus du mal à cacher mon agacement, mais décidai de prendre sur moi et ne rien montrer. Il s’approcha de mon père qui se laissa faire, sans dire un mot. Il lui prit la tension, puis l’ausculta ; la consultation dura une vingtaine de minutes. Je n’arrêtai pas de regarder ma montre, les enfants avaient faim et moi aussi. Quand il sortit de la pièce, le jeune docteur avait un air grave.

-Il est très faible et souffre de plusieurs complications. Il est indispensable de faire des examens complets, nous déclara-t-il.

-Pensez-vous que cela puisse attendre 3 semaines, lui demandai-je.

-Je ne crois pas, le mieux serait qu’il soit hospitalisé dès ce soir. Appelez le 15, c’est la solution la plus rapide. Ils le transporteront dans un hôpital où une équipe médicale le prendra en charge tout de suite. Possible que ce ne soit pas si grave, mais par précaution, je vous encourage à le faire.

J’hésitai en regardant mon père qui haletait dans son fauteuil. Il parvint tant bien que mal à étendre ses jambes dans un long gémissement. Pendant ce temps, Valérie était au téléphone avec le SAMU, une ambulance allait arriver.

Deux heures plus tard, nous le laissions dans une chambre spacieuse et propre, entouré d’un médecin et d’une infirmière. Ils allaient le garder en observation quelques jours, le temps de faire les examens nécessaires. Le vieux était stressé et même s’il ne le montrait pas, son regard trahissait son désespoir de se trouver là. Il cherchait à me culpabiliser comme à chaque fois, mais ça ne prendrait pas. Nous avions pris la bonne décision, enfin Valérie l’avait prise pour moi. Le savoir en sécurité me rassurait et me laissait partir en vacances l’esprit léger. Nous convînmes d’appeler l’hôpital deux jours plus tard pour connaître les résultats. Valérie embrassa son beau-père sur le front et sortit de la chambre. Je restai seul avec lui quelques instants, puis posai ma main sur son bras, il ne dit rien.

-Ne t’inquiète pas papa, on t’appellera tous les jours. Ils vont bien s’occuper de toi, ici. Ils te soigneront plus efficacement que le docteur Marin. Quand on rentrera d’Italie, tu viendras passer quelques jours à la maison.

Il me fit signe de m’approcher, je me penchai au-dessus de son visage ; d’une voix faible, il me chuchota :

-Va mon fils, rejoins ta femme et tes enfants, prends bien soin d’eux, embrasse Pierre pour moi, et quand tu le verras, dis lui que je la regrette toujours.

Je ne compris pas ce qu’il avait voulu dire. De qui parlait-il? Notre mère était morte depuis longtemps. Je sortis de la chambre en secouant la tête et mis ses paroles sur le compte de son extrême fatigue. Il avait encore cherché à nous culpabiliser, moi et mon frère, et en plus il perdait la tête. Inutile d’inquiéter Valérie, je tus ces derniers instants avec le vieux. Deux jours plus tard, l’hôpital appela pour m’annoncer son décès. Je n’eus droit à aucune explication satisfaisante, papa souffrait de différentes maladies dont la conjonction lui fut néfaste. Ce salaud avait gagné une ultime fois, mes premières réactions furent empreintes de rage plus que de tristesse, il nous abandonnait, nous laissant à notre faute, à notre culpabilité pour toujours, à ce pardon que jamais nous ne lui avions accordé.

Je m’enfonçai dans une période de déprime teintée de remords et de colère rentrée, je m’en voulais, mais il était trop tard. Nous étions restés bloqués sur nos positions respectives, aveugles et certains d’être chacun dans le vrai, attendant que l’autre fasse le premier pas. Pourquoi n’avais-je pas eu la maturité de lui pardonner? Pourquoi étais-je resté arc-bouté sur ma rancoeur? Il avait fait souffrir notre mère, la tuant d’une certaine manière. Il avait été un parent pitoyable pour mon frère et moi et pourtant, il restait mon père. Il venait de disparaître sans même une tentative de rapprochement, emportant à jamais, ses griefs et ses secrets.

Tétanisé, je restai plusieurs minutes dans l’entrée. Rien n’avait bougé. Me retrouver, un an plus tard, dans cette maison que je ne connaissais pas ou si peu, me remplit de tristesse et d’un profond malaise. Pierre s’était bien gardé de m’accompagner, me laissant seul porter le fardeau de régler la succession, mais surtout le poids de notre histoire qui je le savais, en mon for intérieur, allait se révéler à moi, ici.

C’était une grande villa sur les bords du lac d’Annecy, la dernière demeure du vieux après qu’il ait abandonné notre mère. Cette maison, je n’en voulais pas, Pierre non plus. Valérie m’avait conseillé d’attendre, de ne pas me précipiter, de laisser le temps faire son oeuvre ; que nous serions peut-être heureux, un jour, mon frère et moi de la récupérer. Un an après, j’étais toujours aussi déterminé, hanté par ma colère intacte, même si je ne l’exprimais plus. J’avais refusé l’aide de ma femme, je devais faire mon travail de deuil, seul. Vider cette maison avant de la vendre serait ma thérapie.

à suivre…

Je ne savais par où commencer. Je passai de pièce en pièce, jetant un regard circulaire, avec l’espoir secret que mon père m’ait épargné la tâche fastidieuse de les vider. Comment aurait-il pu? Je l’avais fait hospitaliser de force, profitant de sa faiblesse pour le prendre par surprise. Je n’osai m’approcher, ni des armoires ni de son bureau. La cuisine me sembla plus neutre comme entrée en matière, plus simple pour démarrer l’inventaire. C’était une pièce spacieuse, entièrement aménagée, tout était intégré : du réfrigérateur au lave-vaisselle. Je n’aimais pas ce style, trop lourd, faussement rustique et puant le fric. Tout y était soigneusement rangé, la femme de ménage avait tenu à remettre de l’ordre. Sur l’instant, j’avais trouvé ça inutile, mais aujourd’hui, j’appréciais cette initiative, une chose en moins que j’aurai à faire. J’ouvris les placards, les uns après les autres, n’y vis rien de particulier et décidai que tout pourrait être vendu. Débarrassés des denrées périssables, le réfrigérateur et le congélateur avaient été débranchés. La cuisine comme prévu, s’avéra être la pièce la plus simple.

La chambre paternelle ressemblait à une chambre d’hôtel. Tout y était impersonnel, fonctionnel, ni décoration superflue ni même une photo encadrée. Juste un lit double recouvert d’une couverture défraîchie, une paire de chaussons bien alignée gisait dessous. Deux tables de chevet, sur celle de mon père, un livre : Belle du Seigneur d’Albert Cohen, un choix curieux venant de lui. Son tiroir renfermait une boîte de paracétamol périmé, un chargeur de téléphone et un crayon. La commode remplie de vêtements soigneusement pliés, dégageait un parfum de lavande. Il me faudrait vider tout ça, à moins que Pierre veuille récupérer quelque chose.

D’un blanc immaculé, la salle de bains ne valait guère mieux, elle aurait pu figurer dans un magazine de déco. Quelques détails néanmoins, indiquaient qu’il y avait eu de la vie. Je remarquai un rasoir mécanique, un blaireau et du savon à barbe, et sur la tablette, au-dessus du lavabo, une brosse à dents électrique ainsi qu’un flacon d’eau de toilette d’un parfumeur italien et un tube du baume après-rasage assorti. L’armoire ne cachait rien de particulier, quelques accessoires divers, des serviettes propres et un peignoir de rechange. Sur le bord de la baignoire couverte d’une fine pellicule de poussière, un tapis de bain avait dû être mis à sécher, il y a bien longtemps par la femme de ménage. J’aperçus sur une étagère, une curieuse barrette aux motifs géométriques, je ne me souvins pas l’avoir vue portée par ma mère. Mon père ne s’était pas remarié, et je ne lui avais pas connu de maîtresse régulière. Peut-être avait-il eu une relation amoureuse vers la fin de sa vie dont il n’avait pas souhaité nous parler. C’était un homme discret qui partageait peu, et encore moins ce qui touchait à son intimité.
La salle de bain ne révéla rien d’autre de particulier, à part quelques flacons vides ayant appartenu à ma mère et un stock de savonnettes neuves au bois de santal.

Les derniers temps, le vieux n’avait plus le courage de monter dans sa chambre, il passait la plus grande partie de ses journées dans son bureau où il dormait dans un fauteuil, entouré de ses livres.
Du secrétaire qui faisait office de table de travail, on avait une vue imprenable sur le lac. La pièce communiquait avec le salon par une double porte vitrée, toujours ouverte.
De nombreux rayonnages, remplis de livres et de bibelots, occupaient la totalité des murs. J’aurais peut-être plus de chance de découvrir, ici, quelques souvenirs de mon père. Je m’assis à son bureau, en faisant pivoter le siège, j’accédai à une partie de la bibliothèque. Le vieux avait toujours eu des goûts classiques, il ne jurait que par Stendhal et Flaubert ; pourtant, je découvris coincé entre Madame Bovary et la Chartreuse de Parme, un livre de Simenon. Plusieurs pipes étaient alignées sur un présentoir en bois, je ne me souvenais pas l’avoir vu fumer ; la découverte d’un pot à tabac presque plein, attisa mes soupçons. Dans le tiroir, là encore, rien de bien compromettant : une gomme, deux porte-mines, plusieurs carnets Moleskine vides et un agenda de 1974, que je décidai de prendre avec moi.

à suivre…